Felice Varini

Marie Marques, 1998

Les œuvres de Felice Varini sont des pièges optiques jubilatoires qui fixent la relativité de l’espace et du temps.

Arpenteur des villes, Felice Varini n’a pas directement pignon sur la cosmopolite rue Saint-Maur du 11e arrondissement de Paris. Son atelier, une simple pièce au premier étage d’une arrière-cour parisienne, est blanc. L’espace, sommairement meublé, y semble vaste. Ici, il n’y a rien à voir. Pas de trace apparente de son œuvre. Pourtant, c’est bien là que tout commence et que tout finit, aussi.
Le lieu comporte deux tables de travail, l’un dévolu au poste informatique, l’autre à la conception ; ainsi qu’un pan d’étagères murales où l’artiste a aligné ses archives dans des boîtes cartonnées classées par ordre chronologique, et déposé son matériel de base : rétroprojecteur, table lumineuse, marqueurs de couleur, lames et calques…
L’artiste - on aimerait trouver un mot capable de rassembler à la fois la qualité de peintre, de scénographe et de photographe - pratique son art in situ, à même les lieux qui le reçoivent, et ses créations ne peuvent exister hors du champ spatial qui les a suscitées.
D’essences abstraites et conceptuelles, ses peintures en trois dimensions, n’en sont pas moins concrètes et matérielles. Praticables de l’intérieur, elles balisent l’espace architectural dans lequel se meut le promeneur. À ce dernier donc, de circuler au travers de singulières mises en scène afin d’en expérimenter le champ avec les sens…
Ses photographies – souvent de grands formats en noir et blanc placés dans les paysages – ouvrent les perspectives davantage qu’elles ne font obstacle à la vue. À l’origine de son attrait pour les espaces, le parcours de cet artiste Suisse du Tessin, fier de partager la même origine que les frères Giacometti et Niele Toroni, passe par le dessin, puis par les arts de la scène : « Je n’aimais pas vraiment l’école, je préférais peindre. Puis, quand j’ai eu vingt ans, je me suis tourné vers le théâtre », raconte Varini de sa jeunesse. « Notre troupe discutait après les représentations avec le public. Ces échanges à bâtons rompus remettaient en cause notre jeu et nos mises en scène. Ils nous apprenaient à maîtriser les perceptions et à manipuler la distance scénique ».
Son retour à la peinture s’effectuera à la lumière de cette expérience. Limité par la surface plane et le format de la toile – les châssis et les cadres contrarient sa nature indépendante - Varini recherche son champ d’intervention idéal. Il développe ses recherches en direction de l’espace architectural et du paysage urbain. Les volumes et les perspectives s’avèrent riches de possibilités : leurs angles multiples lui permettent de se sentir mobile, d’expérimenter la mutation des formes et de mettre l’œuvre picturale ou photographique « en mouvement », à l’instar des éclairages et des vues qui, selon les heures et les saisons, modifient notre perception du cadre environnant.
« Depuis mon installation en 1978 à Paris, mes peintures comme mes photographies, placent celui qui les regarde dans un rôle actif. Mes œuvres s’attachent à offrir un espace scénique. Elles invitent en quelque sorte, le spectateur à entrer dans le tableau, et à en devenir partie prenante ». La méthode de travail employée est rigoureusement réglée, toujours identique : à l’aide d’appareils optiques, l’artiste projette dans l’espace une forme dévolue au lieu investi, puis peint ensuite à même le tracé.
Mais Felice Varini n’estime la pertinence de son œuvre qu’une fois la pièce achevée. Pour ce faire, il doit oublier l’image première projetée dans le volume afin de pouvoir s’intéresser aux fragmentations, aux dilatations picturales qui ont émergé dans le bâti : sur les fenêtres et dans leurs encoignures, sous les corniches et le long des murs, sur le sol et au plafond. Le point fixe d’où l’artiste projette la forme et contraint la fuite des lignes, devient alors prétexte à une infinité de points de vue. Bien que la découverte du point focal déclenche toujours chez le spectateur une véritable jubilation car il est enfin parvenu à résoudre les aberrations de la perspective, les œuvres sont davantage une invitation à appréhender le caractère paradoxal de la construction optique, plutôt qu’à découvrir la forme géométrique élaborée à partir du point de projection.
Pour le passant, confronté sans préparation particulière à cette forme d’expression plastique, l’expérience peut comporter quelque chose de déstabilisant car les œuvres jouent à l’envi des proportions et des échelles. Elles perturbent et désorientent : « Je conçois des formes géométriques généralement simples : carrés, triangles, ellipses, cercles, rectangles, lignes », explique sobrement l’artiste. « Ces compositions appellent les trois couleurs primaires, des couleurs secondaires, et du noir et blanc. Mes peintures apparaissent d’abord à la personne sous forme d’un tracé déconstruit qui ne lui évoque rien de familier ni de connu, d’où la perturbation. Par le déplacement du corps, le tracé initial vient à apparaître progressivement dans sa forme composée. L’œuvre lui procure l’illusion de se construire sous ses yeux ». Les anamorphoses de Varini projettent le spectateur au cœur d’un univers en 3D dont il devient le moteur. Ainsi peut-il faire l’expérience de la forme construite et s’en abstraire à loisir.

Mais Felice Varini ne se contente pas d’intervenir dans les architectures. Ses installations photographiques révèlent au citadin qu’il soit piéton ou automobiliste, l’existence d’un « paysage dans le paysage ». Placées dans le contexte urbain, ses prises de vues donnent généralement à voir l’envers du décor qui nous environne, la face cachée des choses visibles : le jardin que dissimule une clôture, la ligne d’horizon que masque un bâtiment de grande hauteur. En contexte rural, les grands formats photographiques de l’artiste évoquent des moments particuliers comme le souvenir immuable d’un chemin enneigé par l’hiver alors que le plein été bat la mesure. « Je fixe le présent pour confronter le temps à l’espace. Mes installations photographiques, sont aussi destinées à révéler la perception que nous avons du quotidien ».
La créativité de l’artiste est aussi prolifique dans les villes, que dans les architectures aux configurations multiples. Ainsi, pour l’exposition « Tabula Rasa » de Bienne en Suisse, il place une photographie de 4,20 mètres de haut et 15 mètres de large sur le pignon d’un immeuble d’habitation collective : « Farouchement opposé à l’art contemporain, le propriétaire du bâtiment avait bloqué la mise en place de l’échafaudage », se souvient Varini. « Par chance, le commissaire de l’exposition a fini par en avoir raison. Très curieusement, une fois la photographie installée, cette personne a radicalement changé de position » !
Reproduire l’expérience ailleurs, ne lui déplairait certes pas, mais l’idée de devoir passer son temps à arracher des autorisations pour mettre en œuvre ses projets le démotive passablement… Si, à Linz, le projet prévu sur une dizaine de bâtiments de la ville, n’a finalement pu se concrétiser, celui de Mexico a bel et bien vu le jour: cinq kilomètres d’images défilant non stop à travers les pare-brises des millions d’usagers du « periferico » de la mégapole d’Amérique centrale.
Contrairement à la majorité des artistes qui opèrent dans des cadres définis, Felice Varini s’empare de toutes les dimensions. En inscrivant ses œuvres dans la démesure, il évacue toute tentation de culte de l’œuvre, car de son point de vue, » l’art objet « est devenu d’arrière-garde.
Il est vrai que lui, Varini, n’a ni collection à vendre, ni tableau à stocker : « Je suis libéré de toute contrainte matérielle et logistique. Comme un musicien qui se produit sur scène, je demande des honoraires, que le commanditaire soit une galerie, un collectionneur, une ville ou un centre d’art. Ceci n’empêche en rien la revente des œuvres : je m’engage à les adapter aux espaces intérieurs et extérieurs des nouveaux acquéreurs ». Convaincu par la formule, le Musée d’art moderne de la ville de Paris a acheté une pièce conçue pour un collectionneur huit ans plus tôt. Les compositions optiques de l’artiste seraient-elles promises à de beaux jours devant elles ? « Lorsque je ne serai plus là, mes archives resteront », lance Varini devant l’enfilade de boîtes cartonnées de son atelier. « Elles contiennent mes plans, mes études, la trace de mes réalisations in situ. Ces documents rendront possible la réinterprétation de mon œuvre. Quand un musicien disparaît, ses compositions demeurent bien sur des partitions » !

Marie Marques, Paris, 1998

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